Du bonheur de connaître l’accomplissement 

Pas besoin d’être fan d’existentialisme pour le reconnaître : quel que soit notre héritage (certains diraient notre karma), nous naissons en partie comme une page blanche, sur laquelle une infinité d’histoires peuvent s’écrire. Certes, la vie se charge vite de refermer le champ des possibles. Mais rien n’est jamais acquis pour toujours. Une part de nous demeure jusqu’à la fin comme un manuscrit en écriture. Et comme nous appartenons au cercle des vivants, cette écriture obéit à la loi de toute évolution, que l’on pourrait ramener à une suite de trois verbes : récapituler, mémoriser, innover. Contrairement à ce que s’imaginent les esprits juvéniles, on ne fait jamais « du passé table rase ». Qui que vous soyez, vous venez forcément de quelque-part, et quel que soit votre regard sur vos ancêtres et votre culture, que vous les aimiez ou pas, c’est de là que vous venez et votre destin se greffe forcément dessus. Mais à partir de là, que d’inventions possibles ! Il en va ainsi de tout ce qui vit. Les reptiles sont nés des poissons, on pourrait dire qu’ils ont en quelque sorte mémorisé et récapitulé l’« état poisson », avant de se lancer dans l’immense innovation qu’a constitué l’avènement des premiers animaux à poumons. Cette loi de l’évolution vaut pour les humains, pour les groupes comme pour les individus. Tout au long de notre vie, nous évoluons. Notre corps « récapitule et mémorise » tout ce que nous avons vécu et c’est à partir de là que nous pouvons éventuellement nous lancer dans l’innovation, le changement, la création. Certes, il arrive aussi que le passé nous paralyse, que la mémoire soit celle du traumatisme et que la récapitulation fonctionne comme un disque rayé, ce qui, pour le coup, interdit toute innovation, et même, comme l’explique le grand psychiatre Bessel van der Kolk, toute présence. Heureusement, il existe des méthodes – corporelles et psychiques à la fois –, pour permettre de dissoudre les « nœuds » du passé non digéré, rendant possible l’accomplissement du destin de la personne. L’accomplissement abouti se déploie jusqu’à la vieillesse, où il peut se fondre dans la joie de la tâche accomplie et dans ce que l’on pourrait appeler la reconnaissance transpersonnelle, où tout humain se voit en quelque sorte dans l’autre. Ayant dépassé les soixante ans (mais pas encore malade), l’écrivaine Christiane Singer nous disait ainsi : « Il y a désormais des pays dont j’ai rêvé et où je sais que je n’irai jamais, mais cela me fait incroyablement plaisir que d’autres y aillent. Et quand je vois de jeunes amoureux s’embrasser, je ne les envie pas, je suis envahie de joie. »

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